De la mécanisation de l'activité intellectuelle à la numérisation de l'information

La possibilité de mécaniser le travail intellectuel

Le travail intellectuel n'est pas constitué que d'actes de pensée créatifs, il est également caractérisé par des des actes de pensée répétitifs, tels que la manipulation des textes : les chercher, les comparer, suivre les références, les archiver...

Et l'idée de Bush est que ces actes de pensée répétitifs (ou répétables) sont mécanisables.

« For the [repetitive thought] there are, and may be, powerful mechanical aids. (Bush, 1945) »

Le Memex est une bibliothèque mécanisée, dont l'organisation est personnelle selon la façon de qu'à son utilisateur de manipuler les textes, de penser. En cela elle est un instrument de mécanisation du travail intellectuel.

« Consider a future device for individual use, which is a sort of mechanized private file and library. It needs a name, and, to coin one at random, "memex" will do. A memex is a device in which an individual stores all his books, records, and communications, and which is mechanized so that it may be consulted with exceeding speed and flexibility. It is an enlarged intimate supplement to his memory. (Ibid.) »

Le Memex

Ces dessins représentent une maquette du Memex élaborée à partir de la description théorique de Vannevar Bush. Les images sont issues d'un article de Luc Dall'Armellina (2009), capturée à partir d'une présentation dynamique réalisée pour les 50 ans de l'article As we may think (http://web.archive.org/web/20070113233131/http://www.dynamicdiagrams.com/case_studies/mit_memex.html).

De la mécanisation du travail manuel à la mécanisation du travail intellectuel

La lecture ne se borne pas à la lecture (l'interprétation du texte), l'écriture ne se limite pas à l'écriture (l'inscription de texte) ; dans les deux cas, il est nécessaire d'effectuer des manipulations pour rendre ces textes disponibles à la lecture et à l'écriture.

Ouvrir un livre ou prendre un stylo sont des actes devenus suffisamment triviaux pour qu'ils paraissent transparents aujourd'hui. Mais lorsqu'il s'agit de manipuler des milliers de textes, de produire autant d'annotations, l'effort intellectuel passé à la manipulation des textes supplante de beaucoup celui nécessaire à la lecture ou l'écriture proprement dite.

« In fact, every time one combines and records facts in accordance with established logical processes, the creative aspect of thinking is concerned only with the selection of the data and the process to be employed and the manipulation thereafter is repetitive in nature and hence a fit matter to be relegated to the machine. (Bush, 1945) »

Il y a donc une mécanisation possible de l'activité intellectuelle, dans le fait d'assister l'ensemble des tâches qui précèdent et prolongent les actes purement interprétatifs et créatifs.

Des machines à calculer aux machines à littérature

Le principe de la mécanisation du raisonnement avait été essentiellement exploré jusque là dans le domaine des mathématiques par le concept de machine à calculer (telle que celle de Charles Babbage en 1837). La contribution principale de Bush consiste à donner forme à l'idée de la mécanisation d'actes de lecture et d'écriture.

« The repetitive processes of thought are not confined however, to matters of arithmetic and statistics. »

Il anticipe pour cela la polyvalence que les machines à venir développeront grâce aux progrès techniques et industriels déjà en marche.

« [The advanced arithmetical machines of the future] will be far more versatile than present commercial machines, so that they may readily be adapted for a wide variety of operations. »

Nelson (1982) parlera plus tard de Literary Machines pour désigner les programmes qu'il participe à inventer et qui permettent la manipulation effective de textes numérisées : enregistrer, lier, copier, citer, archiver, chercher...

Mécaniser les moyens de penser, mécaniser la pensée

On pourra observer qu'il s'agit là d'une mécanisation des moyens de pensée, et non de la pensée elle-même.

La question de savoir si la pensée humaine est totalement mécanisable, ou si les machines peuvent penser - questions centrales du mouvement de l'intelligence artificielle débuté dans les années 50 - n'est pas notre propos ici. Il nous suffit d'une part de constater avec Bush qu'une partie au moins de l'activité de penser est mécanisable, et d'autre part de poser avec Goody (1977) que la pensée ne saurait être indépendante des moyens de pensée, pour étudier les implications de la mécanisation des moyens de penser sur la pensée.

La place universellement prise par l'ordinateur dans nos activités intellectuelles montre que c'est bien notre pensée elle même qui est concernée par cette mécanisation. Quel acte de lecture, d'écriture n'est pas aujourd'hui précédée, prolongée, intégré à un traitement effectuée par une machine ? Comment aurais-je pu produire ce texte sans machine ? Comment auriez vous pu le lire ?

La numérisation des contenus

La vision de Bush s'articule avec le travail de Gödel. En 1931 afin de démontrer son théorème d'incomplétude, celui-ci a posé un système permettant de coder sous forme de nombre n'importe quel énoncé.

Or la mise en nombre d'énoncés textuels permet de généraliser les principes de la mécanisation par le calcul : « Il s'agit dès lors d'une mécanisation des expressions signifiantes. (Bachimont, 2007, p26) »

Exemples de numérisation selon l'approche de Gödel

Les besoins de Gödel orientent l'usage de son système de codage au domaine des mathématiques, mais il numérise déjà des énoncés qui n'ont plus la signification de nombres ; le procédé est applicable à n'importe quel contenu. C'est en ce sens un exemple de numérisation systématique d'un texte.

Par exemple (Nagel et al., 1989, p73), la proposition « Il existe un x tel que x est le successeur immédiat de y » (qui signifie que tout nombre a un successeur immédiat) est codée :

(

x

)

(

x

=

s

y

)

8

4

11

9

8

11

5

7

13

9

Autre exemple (Jorion, 2000) : « Je peux écrire par exemple "(a) n'est pas démontrable" sous la forme "N(D a)". Une fois les propositions métamathématiques traduites sous forme de formules, rien n'interdit non plus cette fois de coder ces dernières de manière à leur faire correspondre des nombres. Par exemple, pour "N(D a)", "N"=>2, "("=>3, "D"=>5, "a"=>7, ")"=>11. En additionnant ces nombres j'obtiens 28, et je peux désormais évoquer la formule "N(D a)" en disant "28". C'est ce que fit Gödel. La manière dont il définit son codage est beaucoup plus subtile que celle que je viens d'utiliser, mais le principe en est le même, il prit simplement soin de définir les règles du codage de telle manière qu'à un nombre "encodeur" ne puisse correspondre qu'une seule formule "encodée". Ceci s'obtient aisément en faisant appel aux nombres premiers (supérieurs à 1) [...]. Dans l'exemple présenté plus haut, on peut assigner à chacun des chiffres un exposant reflétant son rang dans la formule, puis multiplier la suite des nombres trouvés : on obtient ainsi un nombre, qui peut être décodé ensuite en la formule unique qui lui correspond. Ainsi, on aurait pour la formule mentionnée plus haut : 21 * 32 * 53 * 74 * 115 = 163.588. Inversement (à condition de maintenir constant le système de correspondance entre nombres premiers et signes), il n'existe qu'une seule manière de décoder le nombre 163.588 et l'on retrouve nécessairement la formule "N(D a)". »

La généralisation de la mécanisation via la codification

Tout code peut être traité mécaniquement et tout énoncé est codable, donc les moyens et produits du travail intellectuel sont mécanisables.

  • Le numérique est homogène : « de mêmes principes s'appliquent a tous les objets numériques (Bachimont, 2004) »

  • Le numérique est universel : « tout contenu et toute connaissance peuvent recevoir une expression numérique (Ibid.) »

Le numérique et l'ordinateur constituent un procédé technique général qui permet la mécanisation de tout travail intellectuel. Cela ne signifie pas que ces traitements sont équivalents à la pensée, ni que penser se réduit à ces traitements.

Mais, en revanche, cela signifie que nos actes de pensée s'inscrivent dans cet environnement mécanisé et s'en trouvent profondément affectés.

La discrétisation et la manipulation

Tout contenu numérique procède systématiquement d'une discrétisation et conduit nécessairement à une manipulation.

La numérisation de l'information est un processus de discrétisation par la codification sous forme de nombres entiers. Cette discrétisation rend possible - en fait elle rend nécessaire - la manipulation mécanisée de l'information.

« Le numérique se définit comme une discrétisation et une manipulation : une réalité donnée, un contenu, est rapporté à des unités discrètes, c'est-à-dire distinctes les unes des autres, vides de sens, sur lesquelles des opérations ou transformations machinales ou mécaniques, c'est-à-dire exécutables par une machine, sont appliquées. (Bachimont, 2007) »