Du soin dans la technique (Xavier Guchet, 2022)

Ouvrage

Guchet Xavier. 2022. Du soin dans la technique : Question philosophique. ISTE Group.

Émissions de radio associées

  1. Du soin dans la technique, volet 1 : des concepts que l'on croise dans l'ouvrage. https://aperi.tube/w/7qrVSV8L3n3GABYfaooRKh

  2. Du soin dans la technique, volet 2 : des liens avec les métiers et la formation de l’ingénieur. https://aperi.tube/w/mCJhsfg7BxP1cPt9HctcPD

  3. Du soin dans la technique, volet 3 : des liens avec la soutenabilité et la low-technicisation. https://aperi.tube/w/jN3huRSMHYs73z9tUTsyNC

Non neutralité de la technique

Non neutralité de la technique (pp.54-55-58)

Un préalable à la façon de s'intéresser à la technique d'un point de vue philosophique ou sociétal c'est d'acter que la technique n'est pas neutre, quelle « embarque » ou « incorpore » des valeurs.

7 angles pour explorer cette non-neutralité

  1. Choix de conception volontaires (cf Langdon Winner) : des choix politiques (volontaires mais non formalisés) sont matérialisés par les choix de conceptions techniques (design).

    Exemple :

    • permettre ou pas certaines actions dans les applications informatiques.

  2. Choix de conception involontaires induits (cf Langdon Winner) : une technique en vertu de son design exige une organisation politique associée.

    Exemples :

  3. Solutionnisme (cf Andrew Feenberg) : la technique matérialise un ordre social en masquant les problèmes que revêt cet ordre social, en faisant apparaître ces problèmes comme purement techniques (ce qui permet de ne pas avoir de débat politique) :

    Exemples :

    • Adapter le poste de travail au travail des enfants permet de ne pas poser la question du travail des enfants.

    • La voiture électrique permet de ne pas poser la question des modes de transport ou de l'aménagement du territoire.

  4. Reconfiguration a posteriori de la morale : la technique ouvre un champ de perception du réel qui reconfigure la morale en vigueur dans une société avec des conséquences imprévisibles

    Exemple :

    • L'échographie reconfigure le rapport à l'embryon, aux maladies fœtales...

  5. [Proche de 1] (cf Bruno Latour) : la technique oblige à un usage qui embarque une considération morale

    Exemple :

    • La clef de Berlin de Bruno Latour qui oblige à refermer la porte derrière soi

    • Le gendarme couché, l'avertisseur sonore pour la ceinture...

  6. [proche de 2 et 4] (cf Hallam Stevens) : les représentations sous-jacentes aux techniques influent sur les représentations du monde, orientent les interprétations du monde.

    Exemples :

    • L'immatérialité du numérique

  7. [proche de 2] Les modes de construction des objets techniques ne sont pas neutres (principe au cœur des questions environnementales, cf Empreinte fantôme de Guillaume Carnino)

    Exemple :

    • Dépendance du numérique aux terres rares

La technique comme pli (Latour, p.92)

La technique est un pliage de temps, d'espace et d'actants.

Exemple du marteau :

  • le temps qu'il a fallu à la Terre pour produire le fer et faire pousser le bois du manche,

  • le déplacement dans l'espace pour faire venir le métal de Chine, le bois des Ardennes, de l'usine qui les a transformés,

  • et les humains impliqués dans ces processus.

Lien avec le concept d'Empreinte fantôme de Guillaume Carnino ; lien avec l'angle 7 « Les modes de construction des objets techniques » (cf infra).

Non-neutralité implicite et explicite

  • Certains angles relèvent d'une conception intentionnelle et explicite : la technique embarque des valeurs, et ces valeurs viennent en partie d'un travail intentionnel des concepteurs.

  • Mais la non neutralité de la technique telle qu'elle est exprimée relève également d'aspects implicites, qui transcendent ou excèdent les intentions conscientes des concepteurs.

Pistes pour l'ingénieur

  • Énoncer explicitement et honnêtement ses choix de valeur.

  • Chercher à rendre explicite l'implicite, à explorer à priori ce que la technique pourra reconfigurer (il n'est pas possible d'épuiser la question, mais chercher est une démarche utile).

Soin et techno-critique (lien avec J. Ellul)

Le développement de la technique n'est ni bon, ni mauvais, ni neutre (Ellul, J. (1988). Le bluff technologique)

Du soin dans la technique est-il un ouvrage qui s'inscrit dans la tradition techno-critique ?

Questions posée à la radio : Je n'ai pas vu dans ton ouvrage de références à une certaine tradition techno-critique, avec des auteurs comme Jacques Ellul, André Gorz, Günther Anders, ou Ivan Illich, qu'on voit assez souvent convoqués dans ce domaine. Est-ce que tu te distingues de ce courant ?

Réponse de Xavier Guchet à la radio :

C'est plus une approche complémentaire :

  • la tradition techno-critique est une tradition écologique qui n'oriente pas vers une éthique environnementale, en restant au niveau de la technique ;

  • la techno-critique de Jacques Ellull ou Bernard Charbonneau est très forte, or la philosophie des techniques s'est nourrie de travaux plus récents qui ont permis de faire un pas de côté, vers des approches plus contextuelle pour arriver à la notion de soin.

La thèse de la neutralité de la technique légitime le techno-solutionnisme.

Exemple : Un foi tolérant au gin (p.223)

« Ainsi, au milieu des années 1960, le physicien Robert C. W. Ettinger [...] suggérait [...] d’ajouter aux organes de nouvelles fonctionnalités jugées intéressantes, comme rendre un foie tolérant au gin. [...] Soit, toutefois nous savons bien qu’un alcoolique n’est pas seulement un individu dont le foie dysfonctionne : il souffre de désordres métaboliques plus globaux et, au-delà des aspects proprement médicaux de sa situation, il connaît aussi très souvent de grandes difficultés dans sa vie sociale et personnelle. [...] Nul doute en revanche que ce foie tolérant au gin servirait grandement les intérêts des industriels qui produisent des spiritueux, en élargissant considérablement leur marché. »

On peut ajouter que cela sert également les intérêts du chercheur spécialiste de ce domaine.

Soin et technique (pp.58-59)

La technique peut embarquer des valeurs via des propriétés :

  • catégoriques : intrinsèques à la technique, indépendante du monde (de son usage) ;

  • dispositionnelles : intrinsèques, mais dépendante du monde (de son usage) ;

  • relationnelles : qui émergent dans la relation à autre chose ;

  • systémiques : définies par un système.

La non-neutralité de la technique exclut à la fois une vision catégorique de la technique (qui relèverait d'un déterminisme technique, on ne peut pas s'opposer au progrès technique) et une vision instrumentale (qui au contraire ferait porter à l'usage toute la responsabilité : on peut toujours caresser avec un marteau).

Complément

NB :

  • non instrumentale ~ toujours une part de valeurs embarquées

  • non catégorique ~ non déterminisme

Besoins et régulation de la technique

« Les besoins font signe vers la vie dans sa dimension biologique. »

Rousseau (p.147)

Selon Rousseau il faut « limiter ses désirs et rester à sa place » (renvoi aux grecs, la médiété d'Aristote, l'ataraxie d'Épicure, voire à la convivialité d'Illich).

Bergson (p.148)

La technique est une activité créatrice de nouvelles valeurs (de reconfiguration du monde) qui crée de nouveaux besoins (cycle perpétuel).

Les nouveaux besoins peuvent télescoper des besoins plus nécessaires (rester en bonne santé, en vie, faire ses choix...).

Frugalité : sortir du cadre de la nature n'implique pas d'oublier le cadre de la nature (et en particulier les aspects qui permettent de rester en vie).

Le besoin est un fait du vivant (biologique) et en même temps le produit d'un choix de valeurs.

Arrêt de l'évolution de la technique (donc des besoins, des référentiels) (p.190)

Erewhon, Roman de Samuel Butler qui imagine une société qui décide de bloquer son évolution technique.

  • Question du rapport à la technique comme libératrice des contingences matérielles (exemple du mythe du numérique) ou au contraire aliénante (qui ajoutant la dépendance aux prothèses produites) ?

    Si on se réfère au pharmakhon Stieglerien, c'est bien les deux à la fois.

  • Possibilité de gérer l'évolution technique politiquement ?

    Exemple : c'est bien le cas du nucléaire.

Politique du développement technique (p.223)

« Il faudra bien en effet qu’à un moment où à un autre, j’accepte de me voir limité de l’extérieur dans mes activités valuatrices, et que prévale sur celles-ci un point de vue plus élevé et surplombant : celui, précisément, du système harmonieux de toutes les valuations de tous les vivants valuateurs. Pour parler comme Leibniz, l’évaluation éthique des techniques devrait se faire, non sur le registre monadique individuel, mais sur le registre monadologique global. »

Régulation « top-down » des techniques (p.250)

« En contexte de machinisme industriel, la rupture est en revanche consommée : nous nous sommes fait un corps artificiel dont les possibilités sont sans commune mesure avec celles de notre action simplement outillée. Le machinisme industriel ne prolonge plus le corps, les possibilités d’agir qu’il nous confère excèdent largement le cadre limité de ce que la nature a voulu pour nous. »

« Or, notre morale, dit Bergson, était à la mesure de nos possibilités d’action ; celles-ci ayant connu un agrandissement d’une ampleur inédite, il nous faut une réforme morale en conséquence. »

Se doter d'instruments d'évaluation est une condition d'une forme de régulation bottom-up (p.275)

« En somme, l’individu des sociétés industrielles a perdu le pouvoir de se doter lui-même d’instruments le rendant capable d’expérimenter les connexions réelles des choses et, sur la base de cette expérience, de créer objectivement des valeurs dans le monde. L’individu n’est plus que la partie d’un tout plus vaste, c’est-à-dire d’une organisation qui, elle, possède le vrai pouvoir instrumental – à savoir le pouvoir, précisément, de décider quelles sont les connexions objectives des choses, ce qui est lié et ce qui ne l’est pas. »

Évaluation, convivialité et soutenabilité

Littératie et politique technique orientée vers et par le soin (p.67)

La notion de soin dans la technique a une triple visée :

  • orienter la technique vers le soin (objectif de la conception) ;

  • prendre soin de la technique (littératie, connaître, aimer, vouloir bien faire) ;

  • prendre soin des humains qui conçoivent, produisent et entretiennent les techniques (dimension collective, politique).

Notion de valeur construite et de processus de valuation (pp.81-82)

Il 'y a pas de valeurs pré-existantes dans le monde, mais :

  • des activités valuatrices effectuées par les êtres vivants,

  • qui permettent d'attribuer des valeurs aux situations, de façon constructiviste.

Notion de valuation : il est nécessaire d'évaluer les développements techniques car la technique est organisatrice de l'environnement, des situations de vie.

Écocentrisme versus anthropocentrisme (pp.86-87)

  • Écocentrisme : mesurer les effets sur l'ensemble des êtres vivants, ce qui conduit à des difficultés pour intégrer le statut de personne humaine

  • Anthropocentrisme : conception instrumentale de la nature qui ne conduit pas nécessairement à la destruction de la nature parce qu'elle rend des services à l'humain

Accepter la modification du vivant et évaluer

Avec G. Simondon (p.199)

  • La sacralisation de la vie, de la nature, concevoir l'humain comme achevé et intouchable est antinomique avec le concept de technique, et peut conduire à des politiques réactionnaires ou totalitaires.

  • La technique répare l'humain inachevé (mythe de Prométhée et Épiméthée).

On accepte donc la modification du vivant et on évaluer les interventions technique au regard du bénéfice quelles apportent.

#lownum

Les interventions techniques complexes et systémiques sont non évaluables, dans ce cas, comment « ne pas nuire » ? en privilégiant le moins complexe, le plus évaluable ?

Pose le problème de l'évaluation dans la démarche #lownum : comment mettre en balance de l'évaluation de orientée valeurs « qualitative » convivialité et soutenabilité, alors que coût économique ou d'optimisation technique (ACV) sont mesurables ?

Convivialité et soutenabilité « en réaction » (p.60)

  • Une technique non conviviale peut apporter de la convivialité.

  • Une technique non soutenable peut apporter de la soutenabilité.

Exemple : un soin médical non convivial (dialyse) conduit les soignants à une attitude plus attentionnée.

Marx (p.225)

  • L'artisanat : l'individu est en pleine possession de ses moyens de production.

  • L'industrie : l'individu est dépossédé d'une partie de ses moyens au profit du capital (il devient un rouage).

Lien entre l'autonomie à la production et l'autonomie de l'utilisation (rapprochement producteur / utilisateur) ?

À partir de Rousseau (p.147)

La technique est toujours source potentielle d'hétéronomie, il faut agir sur ses « bornes » pour protéger l'autonomie de l'humain.

La maîtrise de la maîtrise de la technique (p.231)

« Il semble en définitive qu’en mettant l’accent sur l’individualité valuatrice et ses instruments propres, nous revenions loin en arrière vers la question de la « maîtrise de la maîtrise » de nos techniques et, donc, à une posture externaliste de l’évaluation éthique des techniques. »

Limites de la vision optimisatrice et auto-référentielle de la technique (p.282)

« Stiegler et Montani invoquent certes l’ambivalence dont toute technique est porteuse – à la fois poison et remède, pharmakon. Cela étant dit, ce n’est pas la technique elle-même qui contient, en soi, des potentiels émancipateurs. Ce qui est potentiellement émancipateur, c’est le système de réalité que l’être humain forme avec ses techniques, système qui contient des potentiels susceptibles d’être actualisés dans le sens d’une individuation effectivement émancipatrice. Montani se réclame d’ailleurs très justement de Leroi-Gourhan et de Simondon, en trouvant chez eux l’idée que nos prothèses techniques doivent conserver un lien essentiel à la sensibilité et à la contingence humaines, et ne pas se constituer en un domaine autonomisé et autoréférentiel, voué à l’optimisation indéfinie. »

p282

liens #lownum

  • Se poser la question des modes de vie (imagination)

  • Évaluer les liens avec le monde (empreinte fantôme)

Le détachement de l'homme au vivant (Leroi-Gourhan pp.233-234)

L'humain « a déposé son dynamisme évolutif dans un nouveau corps, complètement extériorisé ».

Or, à propos de ce corps socio-technique extériorisé :

  • Il est soumis à un rythme de progrès fulgurant : « la dernière poche de pétrole [sera] vidée pour cuire la dernière poignée d’herbe mangée avec le dernier rat » (Leroi-Gourhan, 1964)

  • Il construit une « image dématérialisée » (Leroi-Gourhan) de l'humain.

  • Il construit une « image d'un vivant ne pouvant accomplir son être qu'en se coupant de la nature ».

« Or, ces possibilités d’innovations individuelles introduites dans les programmes opératoires impliquent l’activité de l’imagination. C’est elle, l’imagination, qui permet aux individus de se déprendre des chaînes opératoires déposées dans la mémoire sociale et de les faire évoluer. Le progrès dépend de la vitalité de l’imagination créatrice. » (p.234)

Le carré du soin

Une démarche exigeante de la raison :

  • Rechercher la connaissance (littératie technique)

  • Expliquer rationnellement (ce qui est construit) et susciter le débat

Une sensibilité aux milieux au sein desquels les dispositifs construits produiront leurs effets :

  • S'insérer dans la nature (et incorporer sa complexité)

  • Considérer les utilisateurs (insérer les humains)

Le soin dans la technique médicale

Laisser faire les processus de la nature plutôt que chercher systématiquement à les maîtriser, rechercher la connaissance des causes, refuser la vision du soignant comme un simple presse-bouton, un exécutant qui agit machinalement commele feu brûle, s’assurer que les techniques mises en œuvre et leurs opérations fassent toujours l’objet d’une explication rationnelle aux patients : tels sont donc les quatre principes pratiques qui guident la technè médicale, en tant que celle-ci doit indissociablement soigner et prendre soin.

p.301

La transposition à l'ingénierie

> Ces quatre principes pratiques peuvent-ils servir beaucoup plus généralement à guider les ingénieurs aujourd’hui ?

p.301

  • S'insérer dans la nature (et incorporer sa complexité)

  • Considérer les utilisateurs (insérer les humains)

  • Rechercher la connaissance (littératie technique)

  • Expliquer rationnellement (ce qui est construit) et susciter le débat conflictuel pluraliste

  • Une démarche exigeante de la raison

  • Recherche de la connaissance

  • Obligation de justification, d’explication rationnelles, de susciter le débat conflictuel pluraliste

  • Sensibilité aux milieux dans lesquels leurs dispositifs produiront leurs effets

> Les deux principes de la recherche de la connaissance et de l’obligation de justification et d’explication rationnelles, par les ingénieurs, de leurs choix de conception et du fonctionnement des techniques, témoignent du fait que dispenser du soin par le truchement des techniques implique une démarche exigeante de la raison. Les deux principes du laisser-faire et du refus de considérer les usagers comme de simples presse-boutons témoignent du fait que la conception de techniques soignantes requiert de la part des ingénieurs une attitude d’écoute, de familiarité avec les milieux dans lesquels leurs dispositifs produiront leurs effets – c’est-à-dire une forme d’empathie. Ici, raison et sensibilité ne s’opposent pas mais se conjuguent.

p.314

Premier principe : laisser-faire la nature (s'insérer dans la nature)

> Entre ces deux extrêmes cependant, il y a une voie moyenne définie comme un agir humain non simplificateur, attentif aux besoins propres de la réalité à laquelle il s’applique.

p.302

  • Extrême 1 : l'humain ne fait rien (seule la nature fait)

  • Extrême 2 : l'humain seul fait la loi

> Laisser faire ne signifie [donc] pas ne rien faire. C’est même tout le contraire : laisser faire est beaucoup plus complexe et exigeant, en termes de pensée opératoire, que d’imposer partout la même règle générale, selon une démarche simplificatrice qui consiste à rapporter la diversité du réel à un dénominateur commun.

p.304

> Laisser faire n’équivaut donc pas du tout à préconiser le non-agir au sens où il conviendrait autant que possible de ne rien faire. Le principe du laisser-faire n’implique aucune fausse glorification de la nature. La nature n’est pas incitée à opérer en lieu et place de l’ingénieur, mais avec et dans les pratiques d’ingénierie, ce qui est très différent.

p.302

> Il s’agit d’étendre l’agir technique à l’ensemble des processus naturels impliqués dans la réalité sur laquelle porte cet agir.

p.302

L'enjeu n'est pas de "réduire l’agir technique au strict minimum afin de ne pas perturber les processus naturels" mais au contraire d'étendre l'agir technique "en lui incorporant tous les processus" dont la nature est le siège.

p.303

Exemple : l'agro-écologie consiste à d'abord chercher comment fonctionne la nature pour s'y insérer au mieux.

Humain et nature [complément]

> L’humain est [donc] un être vivant dont la nature est d’actualiser les potentiels de la nature, selon les lignes de force dessinées par ces potentiels eux-mêmes.

> Cette idée que la technè porte plus loin la nature, en faisant ce que la nature n’a pas fait elle-même, se trouve déjà chez Aristote, mais au sens où cet accomplissement est orienté par des buts strictement humains. Simondon semble dire ici autre chose : faire rayonner les organisateurs que l’on a en soi, c’est introduire dans la nature des principes organisateurs qui ne sont pas commandés par des buts humains seulement, mais d’abord par les lignes de force contenues dans la nature elle-même – plus précisément, l’activité organisatrice est indissociablement accomplissement des buts humains, et actualisation des potentiels de la nature.

p.306

> L’activité vitale est organisatrice de la nature en opérant de l’intérieur même de la nature.

p.306

> Dagognet est sans doute celui qui, après Simondon, a le plus clairement assumé cette

conviction que l’humain a pour tâche de porter plus loin la nature, de l’accomplir selon

sa logique à elle, ce qui suppose bien sûr d’avoir une bonne connaissance de cette

logique.

p.307

> « Prolonger la nature ne pourra que consister à favoriser son déploiement » (Dagognet 1988, p. 69). Il ne s’agit pas là selon lui d’une manifestation d’hybris technicienne, mais au contraire d’une authentique posture éthique, bien plus respectueuse de la nature que l’attitude conservationniste qui la considère comme un donné immuable et intouchable. De façon radicale, Dagognet soutient que « la nature invite, non pas à la conservation, mais à l’artificialité » (Dagognet 1988, p. 49). Il ne s’agit pas là d’une compréhension inédite des rapports des humains à l’égard de la nature : comme le précise Dagognet, « au lieu de nous extasier sur elle [la nature] ou de la contempler, nous sommes déjà implicitement [et depuis très longtemps] engagés à entrer dans sa propre combinatoire, afin d’élargir son propre spectre et favoriser son exubérance » (Dagognet 1988, p. 83). La nature est en son essence, non pas totalité harmonieuse et immuable, mais puissance génératrice de nouveaux êtres, production de variété ; sa logique est celle des combinaisons et des compositions. « Intensifier la nature » signifie manipuler et transformer lorsque la nature elle-même échoue, dit Dagognet : autrement dit, il ne s’agit pas de faire n’importe quoi et de conclure qu’en définitive, toutes les combinaisons mêlant nature et intervention artificialisante humaine se valent. Dagognet fustige le clonage, l’eugénisme, la commercialisation des gamètes – autant d’entreprises artificialisantes qui ne s’inscrivent pas dans la logique de la nature et de la vie, puisqu’elles consistent non pas à produire de la variété, du toujours neuf, mais au contraire à reproduire l’existant en le figeant.

p.307

Rechercher la connaissance

> Rechercher la connaissance aussi systématiquement et aussi loin que possible apparaît en effet comme une exigence absolue en contrepoint de l’ignorance qui accompagne un nombre grandissant de dispositifs et d’activités techniques

p.304

Exemple : géo-ingénierie, manipulation génétique...

Les deux manière de voir la technique selon Simondon (littératie technique) [complément]

> la première [manière de voir la technique], abstraite et faible, consiste à ne voir celle-ci que sous l’angle de ses différentes fonctionnalités, dans une perspective purement utilitaire ; la seconde, concrète et ambitieuse, consiste à voir le dispositif ou le procédé technique avant tout sous l’angle des processus physico-chimiques dont il est le siège ou qui sous-tendent son fonctionnement.

p.302

Exemple de l'agriculture :

> Parce qu’elles reposent sur l’analyse la plus poussée et la plus contextualisée possible des opérations naturelles qui caractérisent chaque milieu agricole particulier, en vue de comprendre comment les opérations techniques peuvent s’y articuler harmonieusement, les agricultures alternatives apparaissent résolument concrètes. De fait, c’est plutôt l’agriculture intensive qui, en saturant les sols de mécanisation et d’intrants chimiques, c’est-à-dire en ne faisant qu’appliquer machinalement une loi générale et en agissant sur le réel d’un point de vue totalement indifférent à son organisation propre, apparaît finalement très pauvre quant à la pensée technique qui la guide.

p.303

Low-techniciser implique de comprendre en profondeur comment fonctionne la nature et la technique pour agir avec soin (justesse).

Accepter la complexité

> Prendre soin, c’est d’abord savoir accueillir la complexité du réel, et non chercher à la réduire dans le but de forcer le réel à correspondre à des catégories prédonnées.

p.304

Valuation (respecter les valeurs des autres vivants humain et non-humains)

> Précisons donc que laisser faire ne fait soin que si l’agir technique est commandé par la reconnaissance des valuations là où elles existent. S’il consiste, au contraire, en une appropriation des êtres vivants par un être qui se considère à part et s’imagine en dehors de la nature, qui s’autorise à ne plus se considérer en devoir de payer sa dette à l’égard de la physis qui est en lui et qui, corrélativement, s’arroge le droit d’exténuer sans examen les valuations de l’ensemble des êtres vivants pour les mettre au service de ses intérêts du moment : alors un tel agir apparaît aux antipodes du soin.

p.308

Second principe : rechercher la connaissance [focus]

> Dans un contexte de recherche finalisée, les scientifiques sont aujourd’hui sommés par leurs financeurs de justifier l’utilité « économique et sociétale » de leurs travaux. À quelles applications conduisent les recherches menées ? Il convient peut-être de renverser la question et de demander : l’agir technique est-il suffisamment étayé sur des connaissances scientifiques ? [...] Question particulièrement épineuse, dès lors que l’agir technique est confronté à une incertitude que la science ne peut lever complètement.

Rôle réflexif de la technique dans la connaissance

> Il n’est pas impossible, disions-nous également, que la technique participe elle aussi de cette grande refonte de la visibilité. Son potentiel de réflexivité, c’est-à-dire de mise en lumière des processus qui la sous-tendent, suffirait-il pour autant à faire soin et à rembourser notre dette de technè, au moins en partie ? En tout cas, elle aurait le mérite de porter à notre connaissance, au quotidien, une chose essentielle : le montant réel, effrayant, atteint par cette dette. Une telle connaissance instrumentée pourrait être le premier pas d’une réorientation en profondeur de l’agir technique vers le soin.

p.310

Techno-esthétisme [complément]

> Or cette alliance de l’humain et de la nature appelle la connaissance, elle la rend même indispensable, comme le soulignent avec force, nous l’avons vu, Dagognet mais aussi Simondon. « Il faut une éducation technique pour que la beauté des objets techniques puisse apparaître comme insertion des schèmes techniques dans un univers, aux points-clés de cet univers » (Simondon 1989, p. 186). Simondon donne l’exemple d’un relais hertzien placé sur une montagne : si l’on en reste à ce que l’on perçoit, on ne voit qu’une « tour de médiocre hauteur, avec une grille parabolique ». Pour ressentir la beauté de cet objet technique, il faut savoir qu’un faisceau d’ondes est émis par cette tour, un faisceau qui se propage d’une tour à l’autre et donne l’impression que le relais participe d’une structure de grande portée, majestueuse – d’où naît le sentiment esthétique.

p.309

Et à l'inverse l'éducation technique est aussi ce qui permet de voir l'in-esthétisme de conceptions qui ne s'insèrent pas dans la nature.

Penser l'insertion des dispositifs dans les milieux humains

> Un processus de conception technique commandé par la volonté de prendre soin exige donc des concepteurs qu’ils fassent l’effort de bien comprendre quelles sont les valeurs que les usagers futurs de leurs systèmes souhaitent défendre, et plus précisément qu’ils prennent le temps de bien appréhender les conflits de valeurs – ce qui implique à titre de conditions liminaires, d’une part qu’ils renoncent à se retrancher derrière l’argument éculé de la neutralité de la technique, et d’autre part qu’ils assument que leur activité de conception ne se résume pas à répondre à un cahier des charges (à faire en somme de l’appraisal, pour parler comme Dewey), mais aussi qu’elle peut avoir pour effet de réduire la capacité des usagers à définir eux-mêmes les valeurs directrices de leur activité, ce à quoi ceux-ci attachent du prix (le prizing).

p.312

(Cf la convivialité d'Illich)

> Cette exigence réclame de la part de l’ingénieur, d’une façon ou d’une autre, une bonne compréhension de ladite logique et de ce qu’il faut absolument préserver dans le milieu de travail, ou plus généralement d’usage, au sein duquel le dispositif doit s’insérer.

p.313

La contexte professionnel d'exécution

> L’idée d’impliquer les opérateurs des systèmes techniques dans le processus de conception de ces systèmes, de faire de la coconception ou du codesign, selon les expressions consacrées, est devenue assez banale et largement diffusée. Il serait sans doute également souhaitable que, de façon aussi systématique que possible, les ingénieurs qui conçoivent les dispositifs techniques aient une très bonne appréhension des univers professionnels, ou plus généralement d’usage, dans lesquels ces dispositifs seront mis en œuvre (du moins quand les dispositifs qu’ils conçoivent sont destinés à être mis en œuvre dans des milieux bien définis). Cette condition est très loin d’être toujours respectée, or c’est une chose d’impliquer de futurs usagers dans la conception technique, c’en est une autre de faire entrer dans l’activité de conception une profonde connaissance des valeurs professionnelles et des cultures de métier que la technique, quand elle sera déployée et produira tous ses effets, risque de heurter de plein fouet.

p.311

L'humain fait partie de la nature [complément]

> Le troisième principe du « carré du soin », consistant à refuser la vision du soignant comme simple presse-bouton, comme exécutant des directives et consignes données par l’ingénieur, ne semble pas être tourné vers l’exigence du prendre soin de la nature. Il s’agirait plutôt par ce principe de rappeler l’impératif du soin des humains, bien au-delà du domaine médical. Penser la conception technique en termes d’insertion, plutôt que de maîtrise, sur la base des deux premiers principes (laisser-faire la nature et rechercher la connaissance), ne conduit au demeurant nullement à une approche séparant les techniques d’intervention sur le monde naturel, ce dernier fût-il très fortement anthropisé comme les sols cultivés, et les techniques d’intervention directe sur l’activité humain et sur les milieux humains (milieux professionnels, d’habitation, etc.). Ces dernières gagnent en effet à être elles aussi envisagées selon ces deux mêmes principes pratiques, et par conséquent selon le concept d’insertion. En effet, un milieu de travail, par exemple, est également une « matière » dont il s’agit de bien connaître l’organisation spécifique avant de chercher à la transformer techniquement, de telle façon que la conception, là aussi, semble épouser les normes selon lesquelles les manières de faire et l’activité réelle des acteurs sont organisées et mises en œuvre.

p.310-311

Expliquer rationnellement et susciter le débat

> Le quatrième et dernier principe – s’assurer que les techniques font l’objet d’une explication rationnelle aux usagers – met les ingénieurs dans l’obligation de considérer leur activité et leurs choix de conception comme des sujets qui doivent pouvoir être discutés par toutes celles et ceux que cette activité et ces choix sont susceptibles d’affecter – ce qui implique, de la part des ingénieurs, un effort de justification mais aussi d’évaluation des développements techniques au regard des fins visées. De nouveau, est en question ici la capacité des individus à conserver toute la gamme de leurs moyens intellectuels, techniques, esthétiques (c’est-à-dire sensibles), pour pouvoir contribuer activement aux décisions qui les concernent.

p.313

Glossaire