Notes de lecture "An Avalanche Is Coming" (Barber et al. 2013)

Référence complète et texte

Barber, Michael, Katelyn Donnelly, Saad Rizvi, and Lawrence Summers. 2013. “An Avalanche Is Coming: Higher Education and the Revolution Ahead.” Institute for Public Policy Research, London, UK. Retrieved from: http://www. ippr. org/publication/55/10432/an-avalanche-iscoming-higher-education-and-the-revolution-ahead. http://www.avalancheiscoming.com.

Barber2013-avalanche-is-coming.pdf

Contexte de publication

Ce document est un essai publié par l'IPPR (Institute for Public Policy Research, http://ippr.org), qui se définit lui même comme « the UK's leading progressive thinktank » ( http://www.ippr.org/about). Je le positionne au centre, centre-gauche de l'échiquier politique selon que la lecture est plutôt française ou anglo-saxonne. Ces trois axes de recherche principaux sont, je cite :

  • « Combining fiscal realism with a plan for deep reform of British capitalism »

  • « Developing relational public services and a more democratic statecraft »

  • « Shaping a post-crash social politics »

Les auteurs sont employés par Pearson, un groupe d'édition d'ouvrage pédagogiques, impliqué dans la promotion des Moocs et de contenus pour les Moocs. Ils sont également - entre autre - tous anciens du cabinet de conseil McKinsey. Leurs biographies sont disponibles en première page du document.

Propos général

Le propos des auteurs est d'alerter sur les mutations profondes que subit l'université (au sens de l’enseignement supérieur) et sur l'injonction qu'elle a de s'adapter pour survivre.

Radicalité de l'approche

L'approche est radicale au sens où la thèse des auteurs est qu'un changement radical d'environnement impose un changement radical de posture (qui s'articule de façon prégnante dans ce document autour de la question des Moocs).

La vision peut même être qualifiée de catastrophiste sous certains aspects, comme le montre la métaphore de l'avalanche employée dès le titre (les acteurs de l'éducation, plus généralement de la société, ne voient pas forcément bien le problème, mais il va déferler sur nous d'un coup et si on est pas préparé on sera enseveli).

« Our belief is that deep, radical and urgent transformation is required in higher education as much as it is in school systems. Our fear is that, perhaps as a result of complacency, caution or anxiety, or a combination of all three, the pace of change is too slow and the nature of change too incremental. (Barber et al. 2013, p3) »

Hypothèse politique sur l'évolution de l'enseignement supérieur

On note également un côté "optimiste-technolophile-TINA" : Le monde change, il faut s’y adapter ou mourir (il n'y a pas d'alternative) et profiter de ce qu'il offre de positif (après les sacrifices, l'âge d'or).

  • « An Avalanche is Coming argues that the next 50 years could see a golden age for higher education, but only if all the players in the system, from students to governments, seize the initiative and act ambitiously. If not, an avalanche of change will sweep the system away. (Barber et al. 2013, p5) »

  • « In the past, ‘students' have been passive players on an education pathway. In the future they will need to be self-motivated, active agents prepared to take responsibility for their own learning and skill development. (Barber et al. 2013, p65) »

  • « In conclusion, the combination of marketisation – the student consumer as king with options outside universities for talented students too – and globalisation will lead to universities being less and less contained within national systems and more and more both benchmarked globally and a leading part of the growth of knowledge economics – collaborating and competing. In the new world the learner will be in the driver's seat, with a keen eye trained on value. For institutions, deciding to embrace this new world may turn out to be the only way to avoid the avalanche that is coming. (Barber et al. 2013, p67) »

Une question politique serait pour une société de décider ce à quoi elle veut former les individus qui la composent : se doter des moyens de survivre dans un monde agressif et/ou se doter des moyens de changer ce monde.

L'hypothèse dominante est ici la première (changer pour s'adapter au monde tel qu'il est), hypothèse pragmatique et cohérente avec l'annonce de mutations à court terme ; qui ne doit pas nous faire oublier qu'il s'agit d'une hypothèse, qu'il y a peut être des alternatives (quand bien même elles ne sont pas étudiées ici), et qu'elle ne conduit pas nécessairement à du mieux (peut être à du "moins pire").

Cf. (Stiegler, 2006) sur "le modèle adaptationniste"

« [...] il s'agit justement de ne surtout pas s'adapter "à l'homogénéisation des consommations", le modèle de l'adaptation en général est profondément entropique et démotivant : c'est celui du renoncement à toute vision d'avenir (Stiegler, 2006, pp112-113) »

« Le problème est que [le] contrôle conduit les savoirs à devenir eux même adaptatifs [...] - adaptés aux impératifs de la production soumise aux prescriptions des actionnariats - et non producteurs d'alternatives, c'est à dire de modèles de méta-transformation. Or le savoir est intrinsèquement contradictoire avec l'adaptation ; il est critique par essence. Et c'est pourquoi l'adaptation est, au regard du savoir, intrinsèquement débile. (Stiegler, 2006, pp122-123) »

Stiegler, Bernard. 2006. Réenchanter Le Monde : La Valeur Esprit Contre Le Populisme Industriel. Edited by Ars Industrialis. Flammarion.

Facteurs du changement d'environnement

Le changement radical d'environnement tient à deux facteurs principaux :

  • Les mutations économiques : la globalisation de l'économie déplace l'université de sa position traditionnellement régionale, voire nationale, vers une position internationale ; l'économie de crise repose la question du coût et de la rationalisation de l'éducation supérieure.

  • Les mutations numériques : le numérique renforce la globalisation (en permettant l'internationalisation sans déplacements physiques, via Internet) ; et d'autre part modifie les modalités de l'enseignement.

Je ne reviens pas sur les mutations économiques (qui sortent de mon champ), je prends cela comme hypothèse.

La partie mutation numérique en revanche résonne avec la question de l'enseignement et du numérique (que je traite par ailleurs).

Des injonctions de se mettre en mouvement à tous les acteurs

« Citizens need to seize the opportunity to learn and re-learn throughout their lives. They need to be ready to take personal responsibility both for themselves and the world around them. Every citizen is a potential student and a potential creator of employment. [...] University leaders need to take control of their own destiny and seize the opportunities open to them through technology – Massive Open Online Courses (MOOCs) for example – to provide broader, deeper and more exciting education. Leaders will need to have a keen eye toward creating value for their students. [...] Governments will need to rethink their regulatory regimes which were designed for a new era when university systems were national rather than global. In the new era, governments need to face up to big questions – how can they fund and support part-time students? Should a student who takes courses from a range of providers, including MOOCs, receive funding on the same basis as any other student? (Barber et al. 2013, p5-6) »

État des lieux des trois Moocs dominants (mai 2012)

«  Three MOOCs stand out: Coursera, Udacity and EdX. All three are closely linked to prestigious American universities. Coursera started at Stanford and is rapidly growing, with over 200 courses, 30 universities and 1 million registered learners. Coursera has also begun to innovate on the accreditation front, by partnering with the American Council of Education to offer course credit on completion. EdX was started by MIT and Harvard as non-profit to open up their courses globally. Udacity was founded by Sebastian Thrun, an ex-Stanford professor and ex-Googler, and offers courses mostly in the science and computer programming fields, aiming to make money through a job board and referral programme. Both EdX and Udacity will use Pearson VUE's 4,500 exam centres around the world to administer end-of-course exams. (Barber et al. 2013, p42) »

Qu'est ce qu'un établissement d'enseignement supérieur (volet enseignement) (pp22-32)

Le document réfléchit sur ce qui fait une université, nous en proposons ici une reformulation :

  • Un lieu : un pays, une ville, des bâtiment, un espace commun de vie

  • Un catalogue : des cours, des parcours, des diplômes

  • Des enseignants : des individus, des chercheurs, des pédagogues

  • Des étudiants : des conditions d'admission, de maintien, de diplômation

  • Un incubateur : un espace-temps d'expérience et de maturation, des activités extra-scolaires (sports, associations étudiants), une vie autonomisée

  • Un nom : une histoire, une réputation, des indicateurs (employabilité, classements, salaires moyens d'embauche...)

« For most of the 20th century (and of course before), being on the faculty of a university meant living and working there, and indeed it was not unusual for universities to require their staff to live within a certain radius of the university. It was a community. (Barber et al. 2013, p37) »

Consumérisme

D'une part, les auteurs révoquent a priori le consumérisme comme logique de pilotage de l'éducation : «  The key messages from the report to every player in the system are that the new student consumer is king and standing still is not an option. (Barber et al. 2013, p6) ».

Mais d'autre part, ils insistent sur la pression de « disrupter » qui proposent des alternatives attrayantes et intelligentes aux parcours et diplômes universitaires classiques :

  • concernant les méthodes pédagogiques en elle même, plus pratiques, accessibles, voire opérationnelles à court terme : « A new breed of learning providers is emerging that emphasise learning by practice and mentorship. (Barber et al. 2013, p6) » ;

  • concernant les enseignants, qui ne sont plus nécessairement passés par les voies académiques "autorisées" : « It's not just leading academics who can teach anywhere in the world, it is also the world's leading practitioners, from film producers to business people, from politicians to civil servants. (Barber et al. 2013, p38) ; »

  • et également concernant des aspects considérés jusque là comme verrouillés, comme la certification : « This shift from depending on the government to focusing on the customer – in this case the student – has played out again and again in other sectors as globalisation and technology have changed the rules of the game. (Barber et al. 2013, p36) ».

À propos de la certification les auteurs évoquent - outre les stratégies de certification alternatives au diplômes, comme les Mozilla OpenBadges - les logiques de valorisation d'acquis expérientiels via les réseaux sociaux comme LinkedIn.

Utilitarisme

Les auteurs se targuent de laisser la place à la théorie et à la "culture" (même s'il me semble plus s'agir d'une façon de se dédouaner, je ne les sens pas profondément convaincu de la chose).

Or les études pleinement théoriques et profondément inutiles sont les conditions qui permette le dépassement - de soi, de la société - et pas seulement la reproduction de ce qui est connu, attendu, efficace...

« Nothing, we argue here, should stand in the way of the study of profound elements of the cultural tradition. (Barber et al. 2013, p49) »

« The argument is not that theory and practice should be merged – both are important and both have a place across the university curriculum. (Barber et al. 2013, p51) »

L'opposition entre immédiateté et applicabilité des compétences d'une part (employabilité, business oriented) et connaissances profondes et théoriques d'autre part est dans tous les cas un enjeu important des mutations en marche.

L'ouverture (exotérisme)

L'université a un enjeu à revoir sa structure spatio-temporelle :

  • ne plus s'adresser uniquement à des étudiants de 18 à 22 (ou 25) ans, mais s'adresser à des citoyens qui ont besoin de se former tout au long de leur vie et alternent, voire mêlent travail et études ;

    « As learning and work become entwined, so the idea of full-time study, then work, will lose its appeal for many (Barber et al. 2013, p51) »,

  • repenser la certification en conséquence, en se décentrant des logiques d'admission et de diplômation traditionnelles (LMD) ;

  • repenser également en conséquence l'ancrage sociétal et local, pour rester une communauté (mais d'une nature différente de ce qu'elle est aujourd'hui).

Le contenu

Les auteurs rappellent que dans le contexte d'Internet et de l'ubiquité du contenu, le contenu en tant que tel perd de sa valeur et que l'université ne doit pas s'appuyer sur son rôle de délivreur de contenu.

Rappelons que ce n'est traditionnellement pas le rôle de l'université que de délivrer des supports (mais plutôt celui de la bibliothèque ou de l'éditeur de manuel) : l'université contextualise le contenu par rapport à un objectif de formation (et dans son rôle de centre de recherche élabore des contenus nouveaux). La rupture du numérique est que les rôles des bibliothèques et des universités sont fusionnées, le contenu est en permanence rééditorialisé (retravaillé et redistribué) et le rôle de l'université se dilue en conséquence.

Stratégies proposées aux universités

Les auteurs annoncent la fin de l'université généraliste et prône une stratégie de différenciation (distinctiveness).

« The traditional multipurpose university with a combination of a range of degrees and a modestly effective research programme has had its day. (Barber et al. 2013, p5) »

« The 20th century saw the rise of the general university. [...] While some of the most elite universities will no doubt be strong enough to continue to do so, for others it may prove more difficult. [...] Moreover, as students have greater choice and data becomes more transparent, universities will need to demonstrate their quality in whatever roles they choose to play or fields they choose to lead. (Barber et al. 2013, p50) »

« They will need instead to find their niche or niches among the potential student groups – the academic elite, the mature, the career-minded, the local, the global and so on. (Barber et al. 2013, p51) »

Les auteurs proposent cinq modèles (pp55-60) :

  • l'université élitiste,

  • l'université de masse,

  • l'université de niche,

  • l'université locale

  • et l'université tout au long de la vie.