Valoriser et diffuser la recherche publique : création d'entreprises, publications, licences libres

Présentation du 7 juillet 2015 aux RMLL

Cette contribution sera l'occasion de revenir sur mes expériences de valorisation de recherche publique qui ont toutes convergé vers la diffusion libre.

Elle se compose d'un témoignage puis de questions ouvertes.

Produits de la recherche technologique : vers des licences libres

À partir de 1999, je participe à l'invention du logiciel Scenari à l'Université de Technologie de Compiègne

  • Axa finance un projet de recherche à l'UTC pour développer une base de fragments documentaires réutilisables à assembler à la demande en fonction de contextes d'usage (1 MF). Le projet est mené par deux enseignants-chercheurs et une chef de projet.

  • Alors en milieu de thèse sur la thématique du document pédagogique, je rejoins le projet, qui devient Scenari.

  • S. Spinelli s'empare des développements (sous-traitance), puis rejoint l'UTC (ingénieur de recherche).

  • Ce projet se poursuit à l'UTC : autres partenaires industriels utilisateurs (SNCF, PSA...), projets de recherche (Europe, ANR...).

  • L'équipe s'agrandit, jusqu'à une quinzaine de personnes, techniciens, chefs de projets et développeurs et près d'1 M€ de CA

  • L'équipe devient l'unité ICS (Ingénierie des Contenus et Savoirs), une équipe originale à l'UTC, mi-labo mi-entreprise (ni labo ni entreprise...)

En 2002, nous créons la société Skema destinée à valoriser Scenari sous un contrat de licence exclusif

  • Création d'une société pour valoriser Scenari, sous licence d'exploitation exclusive

  • La création est l'occasion pour l'UTC de valoriser un autre projet conceptuellement proche (Territoires Numériques, une chaîne éditoriale audiovisuelle numérique), alors protégé par un brevet

  • Aucun des 5 fondateurs ne souhaite diriger une entreprise, nous recrutons un chef d'entreprise externe

  • Modèle de start-up (co-actionnariat : enseignants-chercheurs, UTC, fondateurs)

  • Nous insistons à l'époque pour que l'UTC soit au capital de l'entreprise (c'est une première, les créations d'entreprise se faisaient alors plutôt indépendamment de l'UTC en tant qu'institution)

En 2004, Scenari est mis à disposition sous licence FLOSS et la société Kelis est créée pour accompagner son développement.

  • Le développement de Scenari via Skema ne fonctionne pas ; Scenari est une Disruptive Innovation difficile à vendre, difficile à valoriser auprès d'investisseurs, c'est trop "métier", pas assez "grand public", un peu trop "ambitieux" en terme de volonté de mutation des usages (on s'attaque au traitement de texte !)

  • Par ailleurs il y a des problèmes (non anticipés) d'interaction avec l'UTC et les enseignants-chercheurs : risques juridiques et éthiques (on ne sait pas bien ce que l'on peut faire en terme de projets, risque de prise illégal d'intérêt, problème de gestion des marchés publics...)

  • Skema souhaite se recentrer sur son autre produit (TN) ; Scenari et TN sont éloignés en terme de marché et de technologie, c'est une erreur de les avoir rassemblés au montage de l'entreprise

  • Changement d'actionnariat : entrée d'investisseurs (400 k€), ventes de parts (enseignants-chercheurs pour 100k€, UTC pour 15k€)

  • Surtout : "Récupération" de Scenari, par sa mise à disposition par l'UTC sous licence FLOSS

  • Quadri-licence MPL/GPL/LGPL/CeCiLL : à l'époque notre objectif est la dissémination maximale de la technologie, le FLOSS n'est qu'un moyen, la permissivité de la MPL nous semble intéressante de ce point de vue ; aujourd'hui je pencherai peut être pour une licence complètement copyleft

  • Création de la société Kelis par S. Spinelli qui quitte l'UTC, éditeur orienté R&D "à côté" de SkemA qui reste orienté intégration et distribution

  • Kelis n'a aucun lien contractuel, actionnarial ou salarial avec l'UTC (ni aucun des enseignants-chercheurs de l'UTC)

En 2014, Kelis devient une SCOP

  • La société Skema a totalement abandonné Scenari (puis déposé le bilan)

  • Kelis s'est développé modestement mais régulièrement et significativement, sans logique d'investissement, 13 salariés aujourd'hui, plus de 10 ans d'existence avec bilan bénéficiaire, récurrence client proche de 100%

  • Kelis a beaucoup fonctionné avec l'UTC au début : Kelis et l'UTC menait une R&D commune au sein de projets dirigés par l'UTC, encore aujourd'hui des projets sont menés côte-à-côte, mais le centre de gravité a (très largement) basculé côté Kelis

  • Modèle économique actuel de type éditeur Open Source fondé sur l'intégration spécifique, le service, le développement de fonctions cœur

  • Une communauté - structurée depuis 2013 au sein de l'Association Scenari - à laquelle contribue Kelis (parmi d'autres membres, dont l'UTC, et de nombreuses autres organisations et individus)

Publication scientifique : vers des licences libres

Depuis 1999, je publie des articles dans des revues scientifiques

  • Classiquement un chercheur est sensé publier des articles scientifiques lors de congrès ou dans des revues

  • Dans les deux cas il signe une cession de droits (généralement exclusif) et seul l'éditeur peut distribuer son article, via des éditions imprimées à l'origine, parfois Web aujourd'hui

  • Depuis ces dernières années et la généralisation du numérique, les articles papier sont très peu lus, mais les éditions scientifiques existent encore car elles ont accaparé les systèmes d'évaluation par les pairs :

    • pour qu'un article soit valable scientifiquement, il doit être validé pas les pairs ;

    • pour entrer dans un processus de validation il doit entrer dans un projet de publication contrôlé par une comité de lecture ;

    • la notoriété de ce comité permet de donner une valeur à l'article ;

    • donc par un phénomène auto-entretenu : les éditions contrôlent la notoriété, donc la valeur, des articles.

En 2007, j'ai publié un livre chez Eyrolles

  • Parfois, notamment pour des projets de vulgarisation, les enseignants-chercheurs écrivent des livres

  • Sollicité par Eyrolles j'ai publié un livre protégé par le copyright

  • Lorsque Eyrolles a décidé d'arrêter le tirage du livre, j'ai obtenu un accord de principe pour redistribuer gratuitement la version électronique du livre (disponible sur mon site) et le rééditer sous licence libre (ce que je n'ai toujours pas fait)

En 2014, j'ai ouvert le site aswemay.fr sous licence Creative Commons pour formaliser mes réflexions et travaux

  • J'ai décidé aujourd'hui de formaliser mon travail de recherche sur un site public sous licence CC-BY-SA

    http://aswemay.fr

  • J'y écrit tous mes nouveaux articles, j'y réintègre (petit à petit !) ce qui est plus ancien mais encore d'actualité

En 2015, un de mes articles aswemay.fr est publié dans un congrès scientifique

  • J'ai essayé de publier des articles dans des congrès scientifiques (après les avoir posté sur aswemay.fr)

  • Pour le premier, j'ai directement communiqué l'URL de l'article sur aswemay.fr, l'article a été refusé car il doit être une production inédite

  • Un autre article en revanche a été accepté à la conférence H²PTM, l'article n'est pas vraiment inédit, mais c'est une adaptation : ré-agencement (sélection et ordre des parties), reformulation (liaisons), rééquilibrage (coupes), reformatage (style imposé)

  • J'ai signé un accord d'exclusivité avec l'éditeur sur l'article (c'est légal puisque je suis titulaire du contenu, je ne suis pas soumis à ma licence CC)

  • Je ne perds rien puisque l'article en ligne va continuer d'évoluer, qu'il est plus complet, qu'il s'intègre dans un tout

    (et que par ailleurs les articles scientifiques se diffusent numériquement sous la forme de preprint)

Comment faire de l'innovation à l'université ?

Modèle actuel : Le brevet et la licence d'exploitation

C'est une vision fondée :

  • sur l'invention en tant que moment et non en tant que processus

  • la propriété intellectuelle comme objet circonscrit

  • une vision séparée entre les sciences (théorie) et la technique (application de la science)

Problème au niveau de la mission de l'université

  • Le but de l'université est de créer/fixer de la connaissance et de la diffuser à l'extérieur, pour y créer de la valeur (notamment)

  • Ce but est en contradiction avec celui d'isoler de la connaissance par des enclosures, pour (ou dans l'espoir de) créer de la valeur pour elle même (se financer)

Problème au niveau de la réalité de l'innovation

  • En informatique documentaire (mais je pense que c'est identique pour la plupart des recherches technologiques) il n'y a pas un acte d'intelligence initial, suivi d'actes techniques, suivis d'actes commerciaux.

  • La recherche se fait en prise avec l'usage, donc le marché sous une forme ou une autre, le développement se fait en réflexivité constante, donc en prise avec la recherche.

  • Université et entreprise correspondent plutôt à des contraintes, des modes d’organisation du travail différents et des finalités différentes ; leurs points de vue sont complémentaires.

  • Un (bon) projet d'innovation mêle donc universités et entreprises, les séparateurs (juridiques) ne sont pas pertinents en réalité (et freinent les projets).

Problème au niveau économique

  • En pratique les universités ne sont pas armées juridiquement pour mener les combats des brevets (tentatives de regroupement, de délégation à des organisation spécialisées...)

  • Elle ne gagnent rien avec les brevets et licences, ça ne fonctionne pas

Proposition : FLOSS et co-développement

  • Le FLOSS permet de tout mettre en commun

  • Les partenariat entre universités et industriels permettent ensuite de mutualiser les compétences nécessaires pour mener en co-développement des projets d'innovation

  • L'université gagne en notoriété et en reconnaissance par ses contributions, ce qui l'aide à construire des partenariat, à attirer de bons élèves, enseignants, des soutiens financiers ; elle gagne aussi en partenariat, les industriels allant chercher l'expertise à sa source.

  • Des système de type copyleft ou les Defensive Patent Licence permettent d'éviter le dilemme du prisonnier

    (DPL, voir :

    http://scinfolex.com/2015/01/07/peut-on-vraiment-mettre-en-partage-des-brevets-et-comment/)

  • NB : Les modèles ouverts ont migré au delà du logiciel (exemples cités par http://www.openmodels.fr/ : Open Hardware, Tesla, drones, voitures...)

Notes sur barrières à la mise en place dans la situation actuelle

  • Mélange fonds privés, publics ; compétences permanentes, statutaire ; équipe interne et externes (problèmes juridiques et éthiques).

  • La recherche technologique est affaiblie à l'université par le peu de compétences techniques disponibles (ratio chercheurs/ingénieurs), qui oblige à externaliser très tôt dans les processus (et empêche la maturation , qui nécessite l'usage, et donc d'aller au delà du prototype de laboratoire).

  • La plupart des entreprises ne sont pas (encore ?) prêtes à un discours orienté communs ; elle partage aussi la vision bien séparée entre recherche théorique et application pratique (c'est le même complexe d’infériorité/supériorité en miroir)

  • La mission d'innovation confiée à l'université et aux enseignants-chercheurs est très floue : on ne sait pas ce qu'on doit faire, ce qu'on attend de nous ; il y a une injonction à faire, mais sans cadre (innover l'innovation...).

  • L'université sait ce qu'est l'enseignement, la recherche, elle ne sait pas ce qu'est l'innovation.

Comment publier en 2015 ?

Modèle actuel : La publication reine : Classement de Shangaï, Sympa...

Personne ne prend au sérieux le classement de Shangaï, tout le monde le critique, admet qu'il n'est pas significatif... mais que tout le monde le cite et cherche à s'y positionner.

  • Publications et citations (2/3)

  • Prix Nobel et médailles Fields (1/3)

Le système Sympa (système de répartition des moyens à la performance et à l'activité) détermine le budget des universités en fonction d'indicateurs depuis 2009 (loi sur l'autonomie)

  • La notion d'activité de recherche est définie par la publication (nombre de chercheurs publiants)

  • La notion de performance en recherche est principalement héritée de la cotation des unités de recherche (qui dépend fortement des publications)

  • La notion d'innovation est absente, sauf à considérer un petit indicateur (ressources issues de la valorisation), qui pèse pour 1 ou 2% dans une part dite négociée, et qui je pense ne prend en compte que l'auto-financement de l'université (et non la création de valeur externe)

Problèmes propres à la recherche technologique

  • La publication est donc le seul moyen pour une recherche d'exister à l'université

  • Or la recherche technologique, l'innovation, ne satisfont pas nécessairement aux critères de la publication scientifique ; certains résultats de recherche ne trouvent pas nécessairement leur meilleure formalisation sous cette forme (la publication devrait être un moyen de diffuser et valoriser la recherche, pas le seul)

  • La diffusion de l'objet en soi (technologie) est aussi intéressante que le discours sur l'objet (publication)

Problème propres aux systèmes d'évaluation

  • Développement de l'ingénierie de la publication par les chercheurs pour satisfaire aux critères (on gagne plus à publier qu'à résoudre des problèmes, l'un ne nécessitant pas forcément l'autre tant que cela...)

  • La publication reste une évaluation d'une activité et non d'une performance : Quelque chose est fait sous une forme attendue (argumentée, réfutable), mais ce n'est pas le gage d'un résultat (la publication est soumise à une relecture, mais la recherche en elle même n'est pas évaluée, en général)

  • Les systèmes d'évaluation entraînent une explosion du nombre de publications (il n'est plus possible de tout lire, même dans son domaine)

  • Les mesures de citations comme moyen d'évaluer sont critiqués

    La bibliométrie est la discipline qui sert à mesurer l'activité de publication des chercheurs, à l'origine ce n'est pas un outil d'évaluation, mais un outil d'analyse (Gingras, Les Dérives de L'évaluation de La Recherche, 2014).

Problèmes propres aux éditeurs

  • Les éditeurs conservent une main mise sur la publication scientifique (qui relève aujourd'hui du parasitisme)

  • Les articles sont écrits par des chercheurs et évalués par des chercheurs (payés par l'état en France), et les universités doivent ensuite payer pour y accéder

  • Avec le numérique les éditeurs n'apportent plus aucune valeur ajoutée, il ne sont maintenus que par les systèmes d'évaluation qui se basent sur le classement de leurs revues, ils sont des marques

  • De nouveaux éditeurs se sont développés à cause de l'évaluation, souvent sans même injecter de qualité, il n'ont qu'un effet quantitatif

Complément

  • NB : Quelques cas récents montrent que certains comités de lecture sont factices ou incompétents

  • NB : Ce mode de fonctionnement est plutôt récent : cf. Quand les articles scientifiques ont-ils cessé d'être des communs ? http://scoms.hypotheses.org/409

  • NB : Des formes de résistances se développent depuis quelques années

Proposition : FLOSS et co-organisation des chercheurs

  • Les chercheurs ont déjà en main tous les outils pour se passer des éditeurs et diffuser leurs travaux sous licence libre.

  • Il reste à réorganiser les validations par les pairs en dehors des cadres actuels (systèmes de labels numérisés, sur un principe comme Mozilla Open Badges par exemple).

    (cela pourrait par ailleurs être largement enrichi en terme de pratiques : commentaires publiques, controverses, améliorations et suivi de versions...).

  • Et il reste à faire reconnaître ces labels en lieu et place des noms des revues.