Connaître les machines, une question d'autonomie pour les humains

La technique, une affaire de culture

1958. Les premiers ordinateurs sont là. Pour le philosophe Gilbert Simondon, la méconnaissance de la machine est la cause majeure de l'aliénation du monde contemporain, les hommes qui connaissent les objets techniques cherchent à s'imposer en leur conférant le statut d'objets sacrés. Ainsi naît « un technicisme intempérant qui n'est qu'une idolâtrie de la machine » (Simondon, 1958[1]).

En gros, la majorité des hommes ne s'intéressent pas au fonctionnement des machines, ils ne sont donc pas autonomes pour évoluer dans la société moderne. Ceux qui savent parler aux machines dirigent le monde, les autres le consomment.

Mais Simondon nous donne aussi la solution, ce qu'il appelle à l'époque mécanologie et qu'on appelle aujourd'hui la technologie : inclure la technique dans la culture. On parle aussi de littératie numérique, d'éducation populaire, bref de faire en sorte que la majorité des personnes soit en capacité de disposer des objets, de les choisir, de les configurer, sinon de les construire, au moins de les fixer.

Le Personal Computer et Internet promettaient ceci : chacun son ordinateur, son serveur et son site. Des logiciels libres, des protocoles simples, des échanges de pair à pair, ni centre ni hiérarchie. Des îlots. Des archipels. Et on réalise en 2020, 60 ans après Simondon, 30 ans après Berners-Lee, qu'on a oublié un truc en chemin. Notre autonomie.

La connaissance des machines est affaire de culture et non d'ingénierie, les machines construisent les hommes autant que l'inverse. Quand l'humain tient le marteau et le burin, ce ne sont pas de simples outils qui obéissent à sa volonté, ils façonnent celui qui les tient. Tenir un téléphone portable, c'est devenir un autre humain, façonné différemment.

La question qu'il est urgent de se poser, l'impératif démocratique et écologique, est donc : quels outils voulons-nous tenir dans nos mains ?

Prolétarisation des utilisateurs, phase « terminal »

2020. Il existe plus de téléphones portables que d'êtres humains dans le monde. La crise Covid-19 a montré que les ordinateurs, entendez à l'ancienne, avec un clavier et une souris, n'étaient pas d'usage si courant. Nombre de foyers n'en sont finalement pas équipés ou ne savent pas comment travailler avec ces machines confinées à l'état de console de jeu.

Il s'avère que la majorité des enseignants français peine à utiliser efficacement les outils numériques et le Web pour communiquer avec ses élèves. Consommateurs comme tout le monde pour leurs loisirs de médias sociaux ou d'outils de communication smartphonisés, utilisateurs asservis aux progiciels destinés à organiser leurs tâches, comme jadis on organisait celui de l'ouvrier : cliquer ici, puis ici, copier ça là, puis là... ils ne savent finalement pas mieux que tout autre citoyen comment tout cela fonctionne, comment simplement utiliser les outils d'Internet, envoyer des mails avec circonspection, stocker des fichiers sur des serveurs, mettre en ligne des pages HTML. À l'âge de pierre chaque humain avait-il la capacité de tailler ses silex, de fabriquer armes et outils ou bien un seul sorcier y pourvoyait-il pour toute la tribu ? À l'ère du numérique, une personne sur 100 (sur 1000 ?), un ingénieur, un spécialiste, un sorcier donc, sait utiliser un ordinateur. Les autres ? Ils sont en phase « terminal », ce sont des utilisateurs décapacités, branchés à un smartphone, bons à consommer, à produire des données pour davantage consommer.

Cette procéduralisation est un fordisme appliqué à l'utilisateur qui prolétarise les usagers comme nous le rappelle Christophe Masutti, citant Bernard Stiegler, dans « Affaires privées : aux sources du capitalisme de surveillance ».

La perte d'autonomie touche les individus mais aussi états et entreprises. Ainsi, l'administration française oriente ses centaines de milliers d'agents vers les services de Framasoft, une modeste association de dix salariés, ou le secteur privé migre massivement ses activités en ligne vers les plates-formes de géants états-uniens. Entre le matériel produit en Asie et le logiciel produit en Amérique du Nord, que deviennent les ingénieurs que je participe à former ? Ils mènent des projets. Ils conseillent. Ils font du service. Ils appliquent, font où on leur dit de faire avec les outils que l'on met à leur disposition. Combien d'entre eux lisent des RFC ou les standards du W3C ? Combien contribuent aux logiciels libres qu'ils utilisent tous les jours ? Je ne donne pas de leçon, je ne fais pas mieux. Mais je pense qu'on pourrait. Aucun relent nationaliste non plus dans ce constat, seulement une interrogation sur notre autonomie en tant que membres d'une société dépendante du numérique. Que ferons-nous si nous sommes privés des technologies états-uniennes sur lesquelles nous n'avons aucun contrôle démocratique ? Si Apple décide de mettre à jour son OS pour en supprimer des fonctions indispensables ? Que Google restreint l'accès à son moteur de recherche ? Qu'Amazon et Microsoft ferment les serveurs européens ? Que Facebook se met à supprimer des comptes, aléatoirement ? C'est de la mauvaise science-fiction, j'en conviens. Mais n'aurait-on pas jugé aussi mauvaise, il y a moins d'un an, celle qui aurait imaginé le monde entier confiné, les avions au sol, les rues vides, des autorisations de sortie pour aller pisser dans les bois ?

Littératie numérique et profil bas

Don't panic. Pour reprendre le pouvoir, il est possible de se donner accès à un savoir disponible. Savoir utiliser un ordinateur pour faire des choses que l'on juge utiles, pour construire, pas uniquement pour passer le temps. Savoir être sur le Web selon ses propres lois. Savoir programmer. Pas forcément tout le monde, pas forcément beaucoup, mais que ça fasse partie de l'horizon de chacun, au moins d'un proche de chacun. Il y a un rapport à réinventer entre ingénieurs et utilisateurs, que les premiers cessent de décider pour les autres et les seconds de déléguer la maîtrise technique. Que chacun devienne un peu plus artisan de ses propres usages. C'est l'idée du jardinage appliqué au numérique, avoir un bout de jardin pour savoir comment ça pousse, choisir de ne pas manger certains produits de l'industrie agro-alimentaire, faire des échanges avec ses voisins. Cultiver un jardin de bits.

Pour réussir cela, il faudra redéfinir nos emplois du temps, nos plans de vie, nos programmes scolaires. Il y a aussi à simplifier nos technologies, arrêter de vouloir se simplifier la vie avec des applications de plus en plus sophistiquées, pour juste simplifier sa vie. Une partie de la complexité informatique est liée à la volonté de simplifier des processus complexes, que l'on a rendus complexes parce que l'informatique promettait de les simplifier. Il y a un je-ne-sais-quoi qui ne tourne pas rond. On peut peut-être faire moins avec moins, assumer la complexité de certaines situations, ne pas chercher de solution numérique à tous les problèmes du monde. La sobriété numérique permettrait de mettre la technologie plus à portée de chaque main.

On trouvait souvent dans les dystopies d'avant 2000 l'idée que dans le futur la technologie ferait voler les voitures, donnerait accès aux étoiles, ouvrirait des horizons. Mais dans le futur, nous y sommes, et bien plus proches de Wall-e, Black Mirror et Years and Years. Des humains en rang d'oignons avec leurs écrans pour tout horizon. Épicure assimilait le bonheur à l'ataraxie, une vie sobre en plaisirs qui ne répondent pas aux besoins naturels et nécessaires. Il est peut être temps de faire profil bas et de partir à la recherche d'une certaine ataraxie numérique, qui consisterait à se demander ce qui est nécessaire, utile, même agréable. Réévaluer ce dont nous avons besoin et en faire des outils conviviaux nous dirait Ivan Illich, qui rendent autonomes et heureux, qui ne soient pas des instruments d'asservissement, de contrôle ou d'addiction.

Logiciel libre, décentralisation, éducation populaire

Tout ça pour ça ? C'est in fine le programme et la méthode de Framasoft que nous avons brossée. Le logiciel libre : s'approprier les technologies et les mettre au service de la construction d'un être humain autonome. La dégafamisation : décentraliser pour se libérer du pouvoir des Léviathans du numérique et agir à échelle humaine. L'archipélisation : penser réseau de communautés singulières interconnectées plutôt que larges continents uniformisés. Contribution : faire et faire faire pour apprendre à bien vivre avec notre dépendance ontologique à la technique. Culture libre : supprimer la frontière entre culture technique et culture tout court. Éducation populaire : aider chacun à se former et à former au numérique pour qu'il devienne ce dont nous avions rêvé initialement, le marteau et le burin qui permettront de sculpter un monde vivable, à hauteur d'homme.